Le futur simple

Les grands yeux de Charlotte défiaient l'institutrice. Le silence régnait depuis de longues minutes dans la classe. Même les plus bruyants élèves s'étaient figés et attendaient, inquiets, la réaction de Madame Jeanne.

« Charlotte, je te prie de me donner le futur du verbe chanter à la troisième personne du singulier. »

La voix de l'institutrice laissait deviner son étonnement. Elle observait la petite fille en cherchant à comprendre la raison de son mutisme. Le regard de Charlotte, d'habitude bleu clair comme la mer un jour ensoleillé, avait pris la teinte sombre de la nuit, les traits de son visage étaient tendus et ses poings serrés exprimaient la tension qui l'habitait.

« Non »

Charlotte avait à nouveau murmuré la même réponse, sans cligner des yeux.

Madame Jeanne aurait pu se fâcher et punir, c'est d'ailleurs ce à quoi s'attendaient les autres enfants, mais Charlotte était une bonne élève et n'avait jamais eu de telle réaction auparavant. L'institutrice devinait que quelque chose se cachait derrière sa dureté et son agressivité.

Au grand désespoir des cancres qui appréciaient cette interruption dans la leçon, elle retourna vers son bureau et continua le cours de conjugaison.

Au tableau, en grosses lettres capitales, elle avait écrit ce matin « FUTUR SIMPLE », et elle s'était réjouie apprendre à ses élèves un nouveau temps. Cela s'avérait moins facile que prévu et elle ne comprenait pas pourquoi.

Madame Jeanne retint Charlotte lors de la récréation et s'installa avec elle sur le banc près de la fenêtre.

« Que se passe-t-il ? As-tu un problème ? Je ne comprends pas ta réaction au cours de conjugaison ». Sa voix était douce, tendre, elle aimait beaucoup ceux qu'elle considérait presque comme ses enfants.

« Non Madame, tout va bien . »

Charlotte avait baissé la tête et triturait le bord de son tee-shirt. Il était évident que tout n'allait pas bien mais Madame Jeanne ne savait par quel bout prendre ce mystère. Après avoir dit à la petite fille qu'elle n'était pas fâchée et qu'elle comptait sur elle pour bien travailler le reste de la journée, elle l'envoya rejoindre ses amis dans la cour inondée de soleil et de jeux.

La journée se poursuivit sans encombre. Charlotte participa de bon cœur à toutes les activités et éclata même de rire lorsque Rufus, le clown de la classe, imita la grenouille lors du cours de biologie. Madame Jeanne le laissa sauter dans la classe pendant quelques minutes. En temps normal, elle l'aurait renvoyé vers son banc rapidement, mais elle avait regardé Charlotte qui riait aux éclats et elle avait pensé que le spectacle de Rufus la grenouille lui ferait du bien.

C'était comme si un gros nuage noir était passé ce matin, mais l'institutrice suspectait que l'orage n'était que remis à plus tard. Charlotte, d'un naturel enjoué et joyeux, cachait un secret qui devait sortir au grand jour. « Et le plus tôt sera le mieux », se dit Madame Jeanne.

Deux jours plus tard, Madame Jeanne prit sa farde de conjugaison et écrivit à nouveau au tableau « FUTUR SIMPLE ». Un pressentiment la traversa alors qu'elle se retournait vers la classe, et ses yeux se posèrent sur Charlotte.

La petite fille avait les yeux rivés sur le tableau, les mâchoires serrées. Elle n'était plus la même que quelques minutes auparavant. Elle tenait un crayon dans sa main et de ce simple geste émanait toute la colère qui ne demandait qu'à jaillir.

Madame Jeanne décida de ne pas l'interroger et Charlotte ne dit mot durant toute la leçon.

Les cours de conjugaison étant terminés pour la semaine, tout se déroula normalement jusqu'au lundi suivant.

« Prenez votre livre de français et ouvrez-le à la page 40 », dit l'institutrice sitôt ses élèves installés.

Le bruit des feuilles emplit la pièce puis le calme revint. Toutes les tête étaient tournées vers elle. Presque toutes. Charlotte fixait son pupitre. Son livre était fermé devant elle.

« Charlotte, ouvre ton livre s'il te plaît ».

Il n'y eut même pas l'esquisse d'un mouvement. Charlotte était immobile sur sa chaise.

Madame Jeanne s'approcha du banc et prit le livre en main. Elle chercha rapidement la page. Et ne la trouva pas. Ni les suivantes. Toutes les pages qui parlaient du futur avaient été arrachées.

« Charlotte ! »

Malgré elle, la colère avait donné à sa voix une force qu'elle ne lui souhaitait pas.

La petite fille se recroquevilla et l'institutrice vit son visage devenir livide.

Elle posa lentement une main sur l'épaule de son élève et, avec toute la douceur possible, lui dit :

« Ça ne fait rien Charlotte, nous discuterons plus tard. Ne t'inquiète pas . »

Madame Jeanne avait suffisamment d'expérience pour avoir compris qu'un enfant agressif recelait la plupart du temps une blessure à soigner plutôt qu'un défaut à corriger. Elle continue la cours tout en jetant de temps en temps un coup d'œil à Charlotte qui semblait perdue dans ses pensées, ses yeux sombres dirigés vers la fenêtre.

A l'heure de la sortie, Madame Jeanne s'approcha de Charlotte et lui demanda de rester auprès d'elle. Elle prit le temps de servir deux verres de jus d'orange frais et d'ouvrir un paquet de biscuits au chocolat. Elle avait l'impression que la classe se détendait après le départ des élèves. Elle n'aurait pas été surprise d'entendre les murs et les pupitres soupirer du bonheur de pouvoir enfin se reposer dans le calme.

L'institutrice espérait que le chocolat aurait son effet magique habituel et ouvrirait la porte du cœur de Charlotte. Mais celle-ci refuse d'un signe de tête le plateau de biscuits.

« Je ne suis pas fâchée Charlotte. Je te connais bien maintenant, je sais que tu as déchiré le livre pour une bonne raison. Mais t'en prendre à des objets ne t'aidera pas. Tu peux me parler, tu le sais, je suis là pour toi . Tu peux avoir confiance en moi, je ne ferai rien qui te fasse du tort. »

Charlotte tremblait.

« Son secret doit être bien pesant », se dit l'institutrice en envoyant mentalement à la petite fille tout l'amour et la compassion qu'elle ressentait.

« C'est toujours au moment du cours de conjugaison qu'il s'est passé quelque chose. Chaque fois que nous avons parlé du futur. », continua-t-elle.

Charlotte frémit et prit une inspiration rapide comme si elle se noyait.

« Je suis sur la bonne voie », pensa Madame Jeanne. Elle ne voulait pas que Charlotte se sente mal mais il fallait percer l'abcès. « Une petite douleur pour éviter un drame long et pénible », se disait-elle toujours.

Elle prit la main de son élève et la tint fermement.

« Le futur est un temps facile à apprendre . »

« Non ! »

Charlotte avait retiré sa main d'un geste brusque et se tenait à présent bien droite, dressée comme prête au combat.

« Non ? ». Madame Jeanne parlait d'une voix basse sans cesser d'observer la petite fille.

Elle allait continuer lorsque la petite fille dit avec dureté et des éclairs dans le regard : « le futur simple, c'est des mensonges ! »

Charlotte s'affaissa alors sur le banc et de grosses larmes commencèrent à rouler le long de ses joues.

« Mon papa parle toujours au futur. On ira jouer, on partira à la mer, on fera un château de sable, on dessinera, je t'emmènerai avec moi, on achètera des livres ensemble ... Et il ne fait jamais rien ! Jamais !! »

La petite fille fut secouée de sanglots tellement gros que Madame Jeanne sentit ses propres paupières brûler.

Elle respira profondément et essuya les larmes de Charlotte.

« Tu es très triste que ton papa ne tienne pas ses promesses. »

Charlotte hoquetait. « Oui... le futur c'est du faux ... le futur ça n'existe pas ! »

Madame Jeanne entoura de son bras les épaules de son élève meurtrie et la berça tendrement. Elle attendit que le corps ait expulsé le plus gros de son chagrin puis elle dit :

« Nous allons parler avec ton papa, toi et moi. Il ne se rend sans doute pas compte de ta tristesse . »

Charlotte leva vers elle ses grands yeux qui avaient repris leur teinte claire et brillante comme après une pluie d'été, ses yeux qui contenaient tellement d'espoir que l'institutrice en fut toute retournée.

« Décidément, après toutes ces années d'enseignement je suis encore touchée par un cœur d'enfant », songea-t-elle.

Le soir même, Madame Jeanne se rendit chez Charlotte après avoir pris rendez-vous avec son père. Il lui ouvrit la porte, surpris qu'elle se déplace à domicile.

L'institutrice n'attendit pas longtemps avant d'entrer dans le vif du sujet.

« Charlotte aimerait vous dire quelque chose dont nous avons discuté ensemble. C'est important pour elle, c'est pour cela que je suis venue ce soir . »

« D'accord », répondit le père de la petite fille en souriant.

Charlotte hésita un bref instant puis se lança :

« Le futur c'est un mensonge papa ! »

Elle regardait son père avec l'espoir qu'il comprenne. Madame Jeanne était fière de son élève, elle avait du cran.

Elle vit le père de Charlotte se gratter les cheveux, perplexe.

« Que veux-tu dire ma puce ? »

Madame Jeanne se sentit rassurée, il était ouvert et ne risquait pas de faire pire que bien en réagissant durement face aux reproches de sa fille.

« Tu me promets ... tu me promets toujours ... et jamais ... »

L'institutrice sentait que les larmes de Charlotte n'étaient pas loin de revenir et elle intervint pour expliquer. Sans évoquer le livre déchiré. De ça elle ne parlerait pas, Charlotte aura un nouvel ouvrage.

Madame Jeanne vit les émotions passer sur le visage du père de la petite fille. La compréhension, les remords, les regrets, la tristesse, et puis l'amour. Il réalisait le temps perdu, les moments jamais vécus, la peine de son enfant.

Il ne fallut pas longtemps pour que celle-ci retrouve le sourire dans les bras de son père qui lui promit d'éviter autant que possible de parler au futur. Il décida de célébrer sa promesse sans attendre et dit à sa fille « Nous allons jouer au parc ! Maintenant ! »

Il allait ajouter « et nous achèterons une glace » mais il se retint.