Le départ

Comme une plume, aussi léger qu'une plume, aussi doux qu'une plume tu t'es lové contre ma peau

De tes petits doigts si doux tu as creusé un chemin dans les couches qui recouvraient mon coeur

et à tout jamais tu t'y es installé au chaud, à l'intérieur

Tu es sorti de moi ...

Tu es entré en moi ...

Tes iris sombres ont teint chacune de mes pensées, chaque émotion, chaque cellule d'amour et de fierté

Ce jour là tu es né

Mon fils

Mon bébé


20ans plus tard, des dizaines de valises nous frôlent, tirées ou poussées par des voyageurs pressés. Il pleut ce matin et les nuages donnent un air triste aux immenses couloirs de l'aéroport. J'aurais aimé que le soleil m'aide, qu'il me donne du courage et de la légèreté. Je te regarde, tu souris en dressant fièrement la tête. Dans une heure à peine tu prendras l'avion pour un autre pays, tu t'envoleras, tu vivras ta vie loin de moi. Nos pas s'accordent au même rythme. Pourtant tu es déjà sur une autre route, tu l'es depuis que l'idée de découvrir le monde a germé en toi. Et moi j'oscille entre l'admiration et l'envie d'agripper ton bras en criant « ne t'en va pas ! »

Je vois les branches des hauts arbres secoués par le vent cogner les vitres comme des mains aux longs doigts crochus... 60 trop petites minutes pour imprimer en moi tes yeux, ton rire, ta voix . Pour te dire à nouveau les recommandations qui te feront sourire, pour t'entendre me dire que tu m'appelleras ...

Je sens déjà ton absence qui me vrille le coeur. Le mot n'est pas trop fort, je le vois ce vilebrequin géant qui tourne à chaque instant un peu plus, qui s'enfonce dans ma chair, qui charcute mon coeur. Tu quittes mon nid et cette chose si naturelle et normale crée un vide sidéral.

Nous commandons un ice tea dans une cafeteria. Tu rayonnes. Je cache les larmes qui montent sous mes paupières brûlantes. Je ne veux pas que tu sentes ma peine, je ne veux pas que tu aies le moindre doute quant à ta décision. Je te veux libre. Epanoui. Et que tous ces endroits que tu visiteras, toutes ces personnes que tu connaîtras reçoivent en une pluie douce et chaude toutes les qualités de celui que tu es.

Il est l'heure de te rendre près du sas d'embarquement. Tu m'embrasses. Je sens tes bras d'homme, solides et tendres, autour de moi. Je mords ma lèvre pour ne pas pleurer. Quand tu te recules je souris. Je vois dans tes yeux que tu sais que c'est dur pour moi de te laisser. Alors tu me dis à nouveau « je t'appelle tout à l'heure, dès la sortie de l'avion, je te le promets ». Et tu m'envoies ta force dans un dernier clin d'oeil.

Le monde n'est déjà plus le même. Je me sens perdue, je ne vois plus personne, ma vie s'est mise en pause. Comment en suis-je arrivée là ... 20 ans ont passés si vite ... tellement vite ... Je te revois bébé, moue boudeuse et yeux clos à la naissance. J'ai ressenti sitôt ta venue au monde un sentiment de protection. Je te protégerai, toujours. Toujours ... Sauf que toujours a une fin et qu'elle arrive plus vite que l'on ne se l'imagine. Maintenant tu te protèges seul et parfois même j'ai la sensation que c'est toi qui m'offres ta protection bienveillante et silencieuse.

Les années défilent dans mon cinéma intérieur ... d'enfant secret, un peu sauvage, tu es devenu un homme ouvert, bon, intelligent, avec un sens de l'humour auquel je ne résiste pas.

Des images passent devant mes yeux, des petits moments, une infime partie de notre histoire. Chacune me donne une bouffée d'amour. J'inspire à plein poumon.

Quelqu'un me bouscule, s'excuse, continue son chemin. Tu donnes ton ticket à l'hôtesse et tu te retournes à nouveau vers moi avec un petit signe de la main.

Je te réponds d'un sourire. Que je t'aime mon fils.

Y a-t-il un moment précis où l'on se dit « voilà, il est adulte, j'ôte mon costume de parent, mon rôle est terminé, le rideau s'abaisse. »?

Y a-t-il un instant précis où c'en est fini de penser à la sécurité et au bien-être de celui qu'on a porté?

Est-ce quand il a sa première voiture ? Quand il part vivre avec sa compagne ?

Y a-t-il une étape charnière, un moment de transition ?

Dans certaines peuplades un rite marque le passage de l'enfance au stade adulte. Ici c'est très flou, et au fond j'en suis heureuse. Je n'aurais pas pu arrêter du jour au lendemain de voir en toi mon tout petit, celui qui a grandi sous mon regard attentif, l'adolescent qui m'a secouée et le jeune homme toujours très proche.

La porte s'ouvre. Emporté par le flux des passagers qui t'entourent, tu t'éloignes. Je ne vois plus que tes cheveux noirs dépasser de la foule. Je voudrais courir et te rattraper, te dire encore une fois au revoir, te serrer contre moi, encore une fois ...

Une famille passe devant moi, les enfants courent autour de leurs parents, comme en orbite autour de leurs astres. J'en vois un demander de l'aide pour nouer le lacet défait de sa chaussure.

A qui demanderas tu de l'aide si tu en as besoin ? Mon ventre se serre et j'ai du mal à respirer. Je regarde la peur en face. La peur que tu sois mal. La peur que tu ne reviennes pas ...

Le vide en moi se fait plus lourd. J'ai l'impression de peser une tonne. Je retourne à la cafeteria et je commande un ice tea. Parce que nous en avons bu un ensemble. Parce que c'est un lien que j'ancre. J'achèterai un stock de bouteilles de cette boisson en rentrant, même si c'est stupide, je le ferai. La peur relâche un peu son emprise.

Je sais que ce soir je t'entendrai et qu'une nouvelle manière de communiquer se mettra en place entre nous. Je sais que tout ira bien. Je sais que nous rirons. Que la vie reprendra son cours. Que tu auras des tas de choses à raconter quand tu reviendras, que tu auras changé, que tu auras grandi. Je sais tout ça.

Mais pour l'instant c'est le vide qui prend toute la place. Et c'est sur ma vie que je m'interroge.

Que vais-je faire de tout ce temps ... chantait Bécaud. Cette chanson me trotte dans la tête, comme une rengaine, alors que je sirote ma boisson, pas trop vite, pour rester encore avec toi ici.

C'est probablement une aubaine d'avoir l'opportunité de commencer un nouveau chapitre de ma vie. Un territoire vierge s'étend devant moi et j'ai la possibilité de créer.

Mais en cet instant la perspective de tricoter une nouvelle manière de vivre qui m'aille aussi bien qu'un vêtement de grand créateur est supplantée par la nostalgie et le pincement aigu de la solitude. Mon coeur est branché sur la fin, pas encore sur le début.

Je sens les larmes tracer des sillons tièdes sur mes joues. Je ne les chasse pas. Peu importe qu'on me voie. Et puis de toute façon, quel meilleur endroit qu'un aéroport y a t il pour sentir son coeur exploser de tristesse et d'amour ?

C'est un phénomène étrange de laisser son enfant ouvrir ses aile. C'est comme si la fin du temps de « maman » clôturait les autres champs de la vie. Parce que tout a tourné autour de mon rôle de mère, tout y était lié. Même ce que je faisais pour moi. Les magazines insistent tous :« prenez du temps pour vous, faites vous plaisir, soyez égoïste ». Je l'ai été, et c'était bien, mais je tenais malgré tout compte de toi en choisissant le moment, la durée, l'endroit. Les choix de ma maison, de mon métier, de mes relations ont aussi tenus compte de toi. Et maintenant que je peux tout choisir en ne pensant qu'à moi j'ai beau retourner ça dans tous les sens, je n'arrive pas encore à y trouver quelque chose de meilleur que ce que nous avons vécu.

On annonce que ton avion est prêt à quitter le sol. Je me précipite vers la baie vitrée et je le vois rouler sur la piste. Je pose ma main sur le verre criblé de gouttes d'eau, comme si tu pouvais me voir.

1 seconde

L'avion décolle.

Mon coeur sursaute

Tu es parti ...