La lettre

On avait installé quelques semaines auparavant une belle boîte aux lettres d ' un flamboyant rouge vif de l ' autre côté de la rue. "Ca donne un petit air japonais à ma rue si terne", avais-je pensé joyeusement. Pour moi qui passais des heures devant des reportages nippons, cette nouveauté donnait l'impression que mon rêve de visiter ce pays lointain se rappelait à moi. Je voulais entrer dans les temples, me promener dans un jardin parsemé de petits ponts, côtoyer les geishas et accrocher des voeux aux branches d'un cerisier en fleurs. 

Je rêvais aussi de passer sous un torii, cet espèce de porche en bois qui délimite le passage de la terre vers le ciel. « Tu n'imagines quand même pas que tu vas atteindre une autre dimension en franchissant le portail ?  m'avait dit mon mari, hilare.  J'ai regardé les reportages avec toi, personne n'a disparu en passant de l'autre côté ». J'avais levé les yeux au ciel de désespoir, mon mari est un être si terre à terre que je me demande parfois si nous vivons sur la même planète. J'avais quand même souri de le voir essayer de récupérer son souffle, le visage rouge et les yeux brillants de larmes, puis j'avais décidé que le sujet des torii ferait désormais partie de mon jardin secret. S'il avait pu lire dans mes pensées, mon mari aurait certainement ajouté « un jardin japonais bien sûr ! » avant de se tordre à nouveau de rire. Parfois je le hais, m'étais-je dit, en pensant tout le contraire.

Il m'arrivait de jeter un oeil distrait dans la direction la boîte aux lettres lorsque je buvais mon café matinal. Je ne m'attendais pas à ce qu'il y ait autant de passants qui déposent un courrier ou un petit colis et je m'en réjouissais, en grande amoureuse des lettres manuscrites que j'étais.  "Internet n'a pas encore gagné, il reste des inconditionnels de la tradition postale, j'aime ça ! ", me disais-je, ravie.

Ce matin-là, mal éveillée après une nuit entrecoupée de grattements et de pommade anti moustique, j'avais décidé de prendre mon temps et j'avais porté plus d ' attention à ceux qui postaient leur courrier.

Après le passage de quelques habitants du quartier que je connaissais de vue, il y eut une longue pause, puis mon intérêt fit un bond vers le haut. Une femme plus très jeune s'avançait en tenant une enveloppe de couleur crème comme si c' était un trésor fragile. Face à la boîte aux lettres, elle marqua un temps d ' arrêt, soupira comme en a témoigné le haussement lent de ses épaules et sa bouche entrouverte, puis relut l ' adresse avant de diriger sa main vers le trou. J'aurais été incapable d'estimer son âge, elle pouvait avoir 50 ou 60 ans; et son style dénotait parmi les passants habituels. Maquillée avec raffinement, coiffée avec style, elle portait des vêtements qu'on ne devait pas trouver en grande surface. Je la voyais de loin mais j'aurais parié que son manteau avait été confectionné dans une étoffe très chère et que ses bijoux étaient en or véritable. Chose encore plus inhabituelle dans mon quartier, elle ne saluait personne. J'avais vu quelques facteurs lui dire un cordial bonjour comme ils le font toujours, elle n'avait même pas tourné la tête.

Au dernier moment, alors que sa lettre allait disparaître dans la fente sombre, elle arrêta son geste et recula. Son visage affichait un air perdu. Je crus voir une étincelle s'échapper de ses yeux baissés, une larme sans doute sur laquelle un rayon de soleil s' était reflété ...

J'en avais oublié mon café qui refroidissait sur l ' appui de fenêtre. Sans la connaître je ressentais de la compassion pour l' inconnue. J'aurais pu descendre lui parler si un homme ne s 'était pas précipité hors d ' une voiture qui venait de se garer. Laissant la portière ouverte, il courait presque pour lancer un tas d ' enveloppes brunes dans la boîte. Peu attentif, il cogna l'inconnue qui sursauta comme lorsqu'on se réveille d ' un mauvais rêve. Secouant la tête, elle glissa dans le réceptacle rouge son enveloppe si précieuse, le regard vide. Puis elle leva les yeux et me vit. Gênée, elle baissa promptement la tête et se mit à marcher, rapidement, vers un autre lieu dont je pensai que je ne saurais jamais rien ...

J'aurais pu oublier l'inconnue et sa lettre mystérieuse si le destin n'en avait décidé autrement. Au milieu de l'après midi, un chauffard trop pressé ou ayant perdu tout sens de la conduite poussa si fort la boîte aux lettres avec son pare-choc qu'elle tomba dans un bruit sourd. Je me précipitai à la fenêtre. Un attroupement s'était formé et les facteurs tentaient tant bien que mal d'atteindre le point rouge qui avait disparu dans la foule. Les policiers étaient déjà arrivé et étaient en grande discussion avec le conducteur qui semblait aussi surpris que si quelqu'un avait pris le contrôle de son corps le temps de l'accident. Je comprenais par ses gestes qu'il disait ne plus se souvenir de rien. Mais ce n'est pas le chauffard qui m'intéressait, je cherchais à voir ce que faisaient les facteurs, me souvenant de la lettre de l'inconnue.

Après une bonne demi-heure, les badauds commencèrent à s'éparpiller et à reprendre le fil de leurs vies. Le trottoir se vidait et je vis le tas de lettres non loin de la chaussée. Peu concerné par l'événement, le vent décida juste à ce moment là d'entamer une danse folklorique endiablée et les lettres furent entraînées dans un tourbillon qui fit courir les facteurs dans tous les sens.

J'avais toujours en tête la fameuse lettre mais le spectacle était trop amusant pour que je ne m'en remplisse pas les yeux. Il y avait Patrick, que j'avais surnommé Jean parce qu'il savait toujours tout sur tout. Quand il était responsable du guichet, il répondait à tous les clients, quelque soit ce dont on lui parlait « je sais, je sais ... », comme dans la chanson de Jean Gabin.  Ca me faisait toujours rire. Puis il y avait Luc, le petit dynamique. Je le voyais virevolter sur le trottoir, attrapant les lettres les plus légères qui tentaient de lui échapper, comme une libellule, les ailes en moins. Et Marcel le plus âgé, le plus lourd (je n'osais pas dire « gros », ayant moi-même quelques kilos en trop), qui se penchait en soufflant pour prendre les colis qui, eux , n'avaient pas bougé d'un millimètre. C'était mieux qu'au cinéma. De ma fenêtre j'avais droit à un spectacle inédit et je le savourais.

« Bonzaï ! Je les ai tous eus au bureau ! J'ai fait la meilleure vente du mois ! » Mon mari rentrait en claquant la porte, l'air aussi fier que Spartacus ayant vaincu les gladiateurs dans l'arène.
« Pas « bonzaï », ban-zaï ! » articulai-je avec un ton moqueur.
"Décidément, il vaut mieux qu'il ne m'accompagne pas au Japon, ce serait un vrai désastre", grimaçai-je.

Lorsque je revins à la fenêtre deux heures plus tard, la nuit commençait à tomber et la rue était déserte. C'est là l'avantage d'un petit quartier à la périphérie de la ville ; passée l'heure de fermeture des magasins, on aurait pu installer son divan au milieu de la chaussée, on ne risquait pas d'être dérangé. Pas un bruit, juste quelques derniers soubresauts du vent qui se glissait dans la corniche comme pour y faire son lit.

« Quelle journée étonnante ! » . Je gardais en tête les images irrésistibles de la chorégraphie des facteurs.
C'est alors que j'allais fermer les tentures que j'aperçus, à côté de la boîte aux lettres couchée contre le mur, la bouche grande ouverte et vide de son contenu, un carré plus clair qui se découpait sur le gris du trottoir.
« Se pourrait-il que ce soit une lettre oubliée ? ». Je ne me posai plus longtemps la question,  enfilai ma veste et  me précipitai dans les escaliers. Sans savoir pourquoi, mon coeur battait plus vite et je ressentais une sensation d'urgence.
Au moment où je la pris entre mes doigts, j'ai su...

Je reconnus l'écriture verte sur le papier couleur crème, et le grand timbre bariolé qui prenait trop de place au dessus de l'adresse. Il ne pouvait pas y en avoir deux comme ça ! C'était la lettre de l'inconnue du matin... Je tenais dans mes doigts ce qui avait semblé être quelque chose de terriblement important pour cette femme. D'un regard circulaire je balayai les alentours à la recherche d'une autre boîte où glisser la lettre mais les postiers n'en avaient pas encore prévue, tout occupés qu'ils avaient été par le courrier récupéré.
Je n'avais d'autre solution que d'emporter l'enveloppe chez moi et de la garder précieusement jusqu'au matin.

Quand je rentrai dans l'appartement, j'entendis mon mari chanter sous la douche et, cette fois, je ne lui criai pas qu'un déluge était annoncé. J'avais autre chose à faire ... examiner l'enveloppe sous toutes ses coutures. « Je ne devrais pas » me sermonnai-je, consciente que j'entrais dans une vie qui ne me regardait pas. Mais mon instinct de détective, alimenté par toutes les saisons avec Barnaby et Jessica Fletcher, avait pris le dessus et je m'installai à la table de la cuisine avec ce que j'appelais déjà mon indice.

Je tournai et retournai la lettre, cherchant quelque chose que je n'aurais pas vu. Mais il n'y avait rien de spécial, pas de tache, pas d'empreinte, rien qui pourrait alimenter mes spéculations sur son contenu.
J'eus alors le souvenir des cours de chimie en secondaire, et plus précisément celui pendant lequel le professeur, sans doute digne descendant d'un grand enquêteur, nous avait appris à décoller une enveloppe sans que cela soit détectable.
« C'est malin, grommelai-je, maintenant que je sais comment faire je vais devoir résister encore plus fort à l'envie de l'ouvrir »

Mon mari fit irruption dans la cuisine. « J'ai faim ! Il reste des pâtes ? »" Oh mon Dieu non, pas maintenant, j'ai besoin de calme ! " me dis-je en faisant une grimace.  « Non, je ne crois pas (est-ce un péché ? Serai-je un jour pardonnée de l'avoir privé de pâtes bolognaise pour avoir la paix ? J'envoyai bien vite ces questions fondamentales au loin et je trouvai une astuce pour me retrouver à nouveau seule). Par contre il reste du gâteau, installe-toi devant la télé pour le manger, ils passent un film que tu aimes ». 

L'homme de ma vie me regarda de travers.  Ca semblait trop gentil pour être honnête, mais l'appel de la génoise au chocolat et d'un film sans mes commentaires le convainquirent vite.

"Que faire ?" ... La curiosité était trop forte... Après un coup d'oeil au salon où je constatai que mon cher époux était en train de manger l'entièreté du gâteau à la cuiller à soupe, les pieds posés sur le dossier du divan, je mis de l'eau à chauffer en espérant que cela suffise à décoller l'enveloppe. Malgré moi je tremblais. Qu'allais-je découvrir ? Qu'avait bien pu écrire cette dame ?
Je trépignais d'impatience tout en tenant la précieuse enveloppe au dessus de la vapeur, pas trop près pour que l'humidité n'efface pas l'adresse.
Je vis un bord se soulever doucement et, faisant preuve d'une patience qui m'épata moi-même, j'attendis que l'ouverture se propage à l'entièreté du papier.

« Chérie, est ce qu'on a des chips ? »
"Non mais c'est pas vrai, criai-je intérieurement, il ne pense qu'à manger !"
« Oui, j'arrive ! »
"Tout sauf le voir revenir près de moi et me trouver devant la cuisinière, sautant d'un pied sur l'autre pour calmer mon impatience, une lettre au-dessus d'une casserole d'eau bouillante. " C'est plus difficile qu'on ne le dit dans les films d'être détective incognito. Je me demande comment font les super héros pour que personne ne les surprenne quand ils font leur travail pour sauver le monde.Bon, d'accord, comparer le décollement d'une enveloppe avec le sauvetage de l'humanité, c'est osé, mais il y a un début à tout".

 Je réfléchissais à la vitesse de l'éclair, et je conduisis les chips réclamés à la même vitesse. La scène à la télévision étant cruciale et réclamant toute l'attention de l'homme de mon coeur, il ne remarqua pas que je lui lançai presque le paquet à la figure depuis la porte du salon.

L'enveloppe était ouverte et j'avais encore le choix ... « Lire ou ne pas lire, telle est la question » pensai-je, ne reculant pas devant un plagiat de Shakespeare tant le moment était intense.
Je revis un instant le visage de l'inconnue et je pris délicatement le papier dans l'enveloppe. Il était épais, granuleux, du papier de luxe. « Ca ne m'étonne pas, elle ne pouvait pas écrire sur une simple feuille. »... Je sentis un parfum d'eau de Cologne émaner de la lettre et je fermai les yeux pour m'en imprégner. J'imaginai alors cette femme déposant quelques gouttes de parfum sur le papier avant de le plier en deux de ses longs doigts ornés de bagues dorées, le regard triste et un long soupir la faisant frissonner ...
Et puis, enfin, je regardai les lettres, l'encre verte comme celle de l'enveloppe (« Elle a quand même des goûts bizarres ... ») et la signature majestueuse.
Et je m'apprêtai à lire ...

« Tu te prépares du thé ? J'en veux bien un aussi, cannelle-vanille s'il te plaît ma chérie »
Je sursautai et regardai mon mari qui me souriait, du chocolat sur la joue et un morceau de chips dans le cou. Ca ne le mettait pas à son avantage mais je le trouvai très beau et je lui souris.
« Ca va ? Tu as un air étrange, tu te sens bien ? »
Il me regardait d'un air sceptique et tendait la main pour la poser sur mon front.
Je pris conscience que j'étais assise sur une chaise, la lettre posée devant moi, avec un horrible sentiment d'indiscrétion m'empêchant de débuter la lecture de la missive. Je décidai de renoncer à ma curiosité et je repliai le papier avec précaution.
Mon avenir de détective était totalement compromis, mais j'étais soulagée de ne pas avoir défloré le secret de la lettre en lisent les mots intimes qu'elle contenait.

Je préparai le thé, nous le bûmes rapidement et allâmes nous coucher. Dans mes rêves cette nuit là, j'ai vu la lettre ouverte par un chips en chocolat qui répétait en boucle « je sais, je sais .. »

Le lendemain, j'attendis l'ouverture de la Poste avant de partir travailler. J'avais recollé l'enveloppe et, dès que le guichet fut ouvert, je donnai la lettre à Marcel qui la mit dans la caisse à côté de lui en se contorsionnant dangereusement sur son siège trop étroit pour ses poignées d'amour. J'étais contente que ce ne soit pas Patrick qui soit de garde ce jour-là, je n'aurais pas supporté un « je sais » de plus.

Puis je sortis, emplis mes poumons d'un grand bol d'air frais, et je partis vers le centre ville, suivant le même trajet que celle dont je ne connaîtrai jamais le secret ...