Les fiançailles

Pendant que Juliette prépare ses vacances, Julien enlève la ménagerie et le tracteur de leur maison. Plus d'aquarium dans les toilettes, plus de tigre ni de dragon qui effrayent les automobilistes ... le feng shui à la sauce Juliette disparaît de leur vie. Et moi, Eli, je dors paisiblement sans savoir que je suis loin d'en avoir terminé avec les aventures ...

Les fiançailles.


Le coq du voisin avait chanté et je rêvais, dans un demi-sommeil, d'une énorme marmite laissant échapper les effluves de légumes frais et de vin rouge dans une cuisine moyenâgeuse. Un grand feu crépitait dans la cheminée et créait des ombres mouvantes sur les murs de pierre. Je m'en approchais doucement et, avec un essuie à petits carreaux rouges pour protéger ma main de la chaleur, je soulevais le couvercle et faisais un bond. Dans la mare de bouillon aviné, au beau milieu des légumes qui flottaient au gré des bulles, un coq prenait un bain, coiffé d'un bonnet de plastique jaune et le visage couvert d'un masque à l'argile vert. Je refermais le couvercle alors qu'il commençait à chanter et je courais hors de la cuisine dans un champ baigné de la lumière du jour naissant. Alors que je me croyais loin de l'horrible vision, je m'arrêtais, essoufflée. En une fraction de seconde, une meute de coqs armés jusqu'au dents m'entourèrent, poignard dans le bec et arc à flèche entre les ailes. Celui qui était apparemment le chef, le plus grand, le plus musclé, celui aux plumes les plus colorées hurla un « cocorico » qui me glaça le sang et tous les coqs tendirent leur arc et me visèrent.


Je m'éveillai en sursaut alors que les flèches se dirigeaient vers moi à la vitesse de l'éclair. Je tremblais.
« Maudit coq ! » me dis je une fois mes esprits repris.
Bob ronflait à mes côtés comme un chalutier démarrant pour la pêche en haute mer et le soleil tentait d ' écarter les lames du volet pour venir nous éveiller. Tout était normal en ce dimanche d 'été et pourtant je ressentais quelque chose de bizarre. Il y avait un je ne sais quoi de différent dans l'air. J' avais l ' intuition que cette journée allait apporter son lot de surprises. Je ne me doutais pas à quel point j'avais raison ...
Je tendis le bras à côté du lit. A tâtons je partis à la recherche de mon gsm. Après avoir frôlé une pantoufle, la pommade anti moustiques, une paire de menottes couvertes de fourrure et un tas de livres, je l ' attrapai enfin. Au rythme du tonnerre produit par mon mari (inspiration un deux, expiration trois quatre), je fis défiler les actualités de mon réseau social . J'allais éteindre le gsm lorsqu'un grand panneau rouge attira mon attention.


« Changez votre vie, brisez les codes ! » Une allumette d'intérêt pris feu en moi et je décidai de lire l' article. « La routine est votre ennemie. Les habitudes vous enlisent comme des sables mouvants, insidieusement. Un jour vous serez noyé sans même avoir remarqué que votre vie s'éteignait. Réagissez ! Bougez ! Changez les choses ! Bousculez les habitudes ! Donnez de l'oxygène frais à votre vie et à vos relations ! »
Les mots semblaient avoir été choisis pour moi. Ils résonnaient avec quelque chose en moi qui avait peur de s'enliser dans la routine et de vivre une vie monotone. Après avoir lu l'entièreté du texte qui proposait avec enthousiasme des exercices pour améliorer sa vie, je réfléchis et me dis qu' il y avait du bon dans cette idée.
Bon, évidemment, tout ne devait pas être modifié.
Si l' on va trop loin en pensant par exemple qu ' être marié est une routine, ça va être festif de décider de changer, me dis-je. Je regardai Bob et j'imaginai sa tête si je lui disais tout à l'heure, entre croissant et pain au chocolat « Mon chéri, tu es ma routine et comme je veux que ça change, il va falloir que tu t'en ailles , désormais je vis seule »
Youhou ça va être la fête à la maison !


Je me retins de rire pour ne pas le réveiller et me concentrai. Cela faisait quelques semaines que je me sentais m'encroûter dans les habitudes. Même heure de réveil, même rituel : déjeûner, douche, travail, courses, repas, télé (ou dvd les jours de grande originalité), mêmes vêtements, même parfum, même ... Une monumentale envie de secouer la poussière de nos vies me fit me redresser . L ' article promet une nouvelle vie, je vais tester !, pensai-je. ...
Je jetai à nouveau un oeil à mon mari avec une moue dubitative... Il risque de ne rien comprendre du tout ... Je ne vais rien lui expliquer, on verra sa réaction. Je me sens comme une petite fille devant les lumières de Noël. La magie du changement est dans mes mains !


Je pris la décision de commencer tout de suite.
Ce soir nous serons au repas de fiançailles de Victoire et Simon et cette soirée doit être innovante », décidais-je en levant un poing vainqueur.
Ma main retomba sur la couette. Victoire et Simon ...
Je soupirai. L'image de Simon à genoux devant moi sur la place Saint Marc à Venise me revint en mémoire.... Je secouai la tête, je refusais de plonger dans le passé. Pas maintenant !
Garde ton objectif à l'esprit , me tançai-je.


Une fois Bob éveillé, il décida de couper la haie devant la maison et d'aller acheter des pizzas pour dîner . J'avais donc tout le temps nécessaire pour choisir ma tenue pour ce soir.
Je voulais être jolie, sortir de mon habituelle robe fleurie couvrant les genoux offerte par ma mère. Elle l'avait achetée à Londres dans une boutique très British. L'étiquette portait d'ailleurs une photo de la famille royale et ma mère vérifiait, chaque fois que je portais la robe, que je n'avais pas enlevé ce signe indiscutable que j'arborais la qualité anglaise. Jusqu'ici j'avais rentabilisé un maximum cette robe, la portant à tous les repas de familles, même si je me sentais revenue au temps de Shakespeare avec les froufrous au poignet, le col boutonné et les couleurs vieillottes. Bob n'a jamais émis de critique mais j'ai bien remarqué qu'il n'éprouvait aucun élan sensuel envers moi. Les premières fois il avait réprimé, très mal, un fou rire. Puis il s'était habitué.
Tssss, satanées habitudes ! Je parlais tout haut en me dirigeant vers ma garde-robe.


Ô Aphrodite ! Ô grande déesse de la Beauté ! Inspire moi, aide moi à choisir la meilleure tenue pour la soirée !. Je psalmodiais les bras et le ton implorant.
Une heure après avoir ouvert mon armoire, je me trouvais assise sur le sol de sa chambre, tous mes vêtements éparpillés autour de moi, ainsi que mes chaussures, mes sacs, et mes sous vêtements. Il y en avait partout.
J'avais réussi à faire un tas avec les vêtements que je ne portais jamais. Certains étaient passés de mode mais d'autres étaient très jolis.
Pourquoi donc ne les ai-je jamais ou quasi jamais portés ? me demandai-je en les examinant. La réponse était évidente, ils étaient sexys et j'avais eu peur d'oser. Je me prenais pour une star dans les cabines des boutiques, mais une fois rentrée ma gêne et ma timidité étaient les plus fortes.
Je vais changer. Je veux changer ! dis-je bien fort. Je me levai et décidai de faire quelques essayages devant mon miroir.
Je mis de la musique (Joe Cocker et sa voix irrésistible) et je me glissai avec plaisir dans la peau de la nouvelle Eli.


Au plus le temps passais au plus je m'amusais. Joe Cocker avait fait place à Shakira et je me déhanchais devant la glace en admirant mon nouveau style. Pas besoin de nouveaux vêtements, en associant différemment ceux que je possédais, toute mon allure changeait. Je rayonnais, m'imaginant harcelée par les photographes lors de la fashion week de New York. Glissant mes lunettes de soleil sur la tête, chaussée des hauts talons vernis noirs que je n'avais portés que le jour où je les avais achetés, j'entrais en scène, défilant sur le catwalk pour une marque connue de lingerie. J'étais belle, sensuelle, irrésistible ...


« Eliiizeuubeth que fais tu là ? »
Je trébuchai de surprise et m'étalai à côté du lit.
Mon dieu !!! Ma mère et mon père se tenaient sur le seuil de ma chambre alors que j'arborais le seul et unique porte jarretelles que j'aie jamais acheté et que je n'ai jamais osé porter. Je voulus attraper ma couette pour me couvrir mais elle était coincée sous le matelas.
Je regardai mes parents, les joues brûlantes de honte. Ma mère était stupéfaite, elle ouvrait des yeux aussi grands que ceux du poisson qui me scrutait dans les toilettes de Juliette. Mon père, lui, riait silencieusement dans son dos. Enroulée dans la carpette de peau de mouton sur laquelle j'étais tombée, je me redressai aussi dignement que je le pus. Je me vis dans le miroir. Ma ressemblance avec une femme de cromagnon aurait été parfaite si les attaches de mon porte jarretelles bordeaux n'avaient pas dépassé de la fourrure blanche. Question couleur, mon père devenait violacé à force de se retenir d'éclater de rire. Il a fini par articuler péniblement « besoin urgent, je descends ». Ma mère ne s'est pas retournée lorsqu'il a parlé, elle était toujours figée , la bouche ouverte. « Maman, ça va ? » Je lui souris comme si tout ça était parfaitement normal.


«Elle avala sa salive , inspira et me dit d'une traite « Eli-je-ne-t'ai-pas-éduquée-comme-ça-qu'est-ce- que-c'est-que-cette-tenue-tu-fais-honte-à-la-royauté ». Je hochai la tête avec un air repenti. Je ne voulais pas d'un conflit avant la soirée. « Yes Mummy », répondis je avec docilité. Je failli faire une révérence mais ç'aurait été un peu trop provocant.
« Descends donc à la cuisine te servir un thé , dis-je. Je me change et j'arrive ».


Ma mère ayant quitté ma chambre, je me vêtis d'une jupe longue et d'un pull mais, rebelle, je gardai le porte jarretelles, me rappelant que je m'étais promis de changer mes habitudes.
Lorsque j'ouvris la porte de la cuisine, je sentis aussitôt la tension qui flottait dans l'air. Ma mère était assise, une tasse de thé fumant dans une main, un cookie dans l'autre Elle se tenait aussi droite que si on avait coulé sa colonne vertébrale dans du béton armé.
Elle doit encore s'exercer pour le jour où la reine Elizabeth l'invitera, me dis je.
Mon père quant à lui buvait une bière en regardant par la fenêtre.
Bob était debout devant l'évier, ses mains agrippaient le rebord du meuble tellement fort que ses articulations étaient blanches. Ses yeux, à l'inverse, étaient noirs de rage.
Que se passe-t-il donc ici ? me demandais-je, étonnée.
« Nous parlions de Simon et Victoire ma chérie » dit ma mère. Elle prononçait bien sûr « Saïmonne » avec emphase. Il faut dire qu'elle avait toujours eu un faible pour mon ex petit ami et qu'elle avait très mal vécu notre rupture. Simon, ou plutôt Saïmonne, était pour elle le gendre idéal. Le look du pince Andrew , le charme d'Hugh Grant, il avait en plus l'humour de Mister Bean et ma mère ne se lassait pas de ses blagues.
« Simon était un chouette gars, dit mon père,vous alliez bien ensemble ». Je fusillai mon père du regard en voyant Bob serrer les mâchoires. Ca me faisait plaisir qu'il soit jaloux mais pas à ce point.
Ma mère qui n'avait rien compris continua « Simon et toi formiez un si joli couple, tu te rappelles comme vous étiez amoureux ? »
Je crus que Bob allait s'étrangler tellement il respirait difficilement. Je m'empressai de lui donner un verre d'eau et je me collai contre lui.
Il était temps de changer de sujet. Je remis les choses à leur place en disant que Simon et Victoire allaient bien ensemble et que j'étais très heureuse pour eux, puis je rappelai à Bob et à mon père qu'il y avait foot à la télé.
Bob se radoucit.
Ouf, me dis-je, il s'est calmé. Mais j'ai tout intérêt à faire attention lors de la soirée.


Avec cette interruption je n'avais toujours pas décidé quoi porter ce soir. Je retournai dans la chambre, laissant Bob sur le divan avec mon père alors que ma mère faisait semblant de lire et fermait les yeux pour une petite sieste.
Aphrodite, es-tu toujours avec moi ? appelai-je en entrant dans ma chambre. Dans le désordre monumental que la déesse n'avait pas rangé pendant mon absence, je trouvai une jupe courte en lin rouge de forme tulipe que j'accordai avec un haut cintré et décolleté en coton blanc. Je choisis un foulard fleuri pour la fraîcheur du soir, un collier de cuir avec une étoile en strass, des bracelets de toutes les couleurs et une paire de sandales hautes. Je me sentais belle, femme, différente, et ça faisait un bien fou.
J'entendais crier les hommes au rez-de-chaussée, un joueur avait certainement marqué un but.


Où ai-je mis ça ?
J'ouvrais avec vivacité les tiroirs de la commode et je vidais le contenu sur le sol.
Ahhh !!!
J'avais retrouvé ma trousse de maquillage.
Quand me suis-je maquillée pour la dernière fois ? ... Je cherchai dans mes souvenirs. Ca devait dater du jour de la naissance de Charlotte. Après je n'avais plus pris le temps. Ma fille passait avant tout et me maquiller était devenu une futilité inutile.
Trop étant l'ennemi du bien, j'utilisai avec parcimonie les poudres, eye liner et mascara. Je changeai de coiffure, posai quelques gouttes de parfum épicé au creux des poignets et derrière les oreilles et me regardai, surprise, dans le miroir. J'étais une autre femme. Et j'étais fière de moi.
Bob, d'abord séduit puis amoureusement excité lorsqu'il me vit apparaître, eut ensuite un instant de doute. « C'est pour Simon », murmura-t-il. Je le rassurai longuement.
Lorsque je vis à nouveau l'étincelle d'amour et de désir dans ses yeux, je lui suggérai d'aller enfiler son plus beau costume.
Dépoussiérage des habitudes ok ! Routine 0, moi 1 ! , pensai-je avec une joie immense.


Le ciel se parait de rose tendre alors que nous roulions en direction du domaine qui accueillait la fête de fiançailles.
« Quelle belle soirée ! » m'écriais-je en regardant la nature prendre des teintes plus douce. Nous étions au beau milieu de la campagne, il n'y avait pas une habitation à perte de vue et cette impression d'infini me donnait envie d'inspirer à pleins poumons.
« Mouais ... »
Bob maugréait tout en conduisant. Je savais qu'il n'avait aucune envie de participer aux réjouissances mais je ne le laisserais pas gâcher mon plaisir.
« Allez, souris, lui dis-je en posant ma tête sur son épaule, nous allons nous amuser avec nos amis »
« Amis, amis ... faut le dire vite » répondit-il presque tout bas.
Je lui jetai un coup de coude taquin. « Toute l'équipe de foot y sera ».
L'argument fut efficace, Bob sourit enfin et je me replongeai, sereine, dans la contemplation rêveuse du paysage.


Nous aperçûmes la propriété au détour d'un chemin. Logée au creux d'une douce vallée champêtre, elle rayonnait de lumière comme un diamant dans un écrin. Au plus nous nous en approchions, au plus je distinguais les dizaines de lanternes de toutes tailles accrochées aux murs de la bâtisse et aux arbres qui l'entouraient. Un mur de pierres claires formait un anneau autour d'elle.
« C'est magnifique ! » dis je en regardant Bob.
Mon envie de partager ma joie reçut une douche froide.
« Y a que des tournants pour aller là-bas » me répondit-il en soupirant.
Je ne me laissai pas démonter; je l'embrassai derrière l'oreille, il frémit et posa sa main sur ma cuisse.
Voilà qui est beaucoup mieux, pensai-je avec un sourire satisfait.
Des ballons de toutes les couleurs étaient liés un peu partout sur la maison . Ils donnaient l'impression que l'habitation allait s'élancer vers le ciel. Je me sentais moi aussi emplie de légèreté et j'avais hâte de vivre les heures à venir.


Un énorme portail de fer doré nous accueillit à l'entrée de la propriété. Sur le haut de la grille, en lettres stylisées, je lus « Chez Victoire ».
« C'est donc la maison des parents de la fiancée » me dis je. « Simon cadre bien dans ce décor ».
Je n'eus pas le temps d'y penser plus longtemps, Bob se garait à côté d'autres véhicules. Je le vis froncer les sourcils alors qu'il regardait une superbe Chrysler décapotable aux vitres teintées qui avait dû coûter très très cher. Bob avait une aversion envers ceux qui exhibaient leurs biens luxueux, il aimait les choses et les relations simples. Je compris à son visage fermé qu'il aurait aimé se trouver loin de cette propriété.


Son attention fut heureusement détournée par un bruit de pas sur le gravier.
Victoire s'avançait vers nous, telle une déesse grecque dans sa longue toge blanche agrémentée de fleurs des champs. Ses cheveux noirs légèrement ondulés brillaient de reflets auburn et ses cils étaient si grands qu'ils formaient comme un auvent au dessus de ses pupilles noisettes. La fable de La Fontaine me revint en mémoire « Je me demande si son ramage est aussi joli que son plumage ».
« Bonsoir ... c'est bien Elisabeth n'est ce pas ? »
Victoire tendait sa main aux ongles parfaitement manucurés. J'avais oublié de penser au vernis à ongles lorsque je m'étais apprêtée et j'aurais donné cher pour avoir des moufles.
« Tout le monde m'appelle Eli, lui répondis je avec un sourire. Votre maison est magnifique »
« Merci, nous sommes tellement heureux de vous avoir tous ici avec nous pour célébrer nos fiançailles. C'est le plus beau jour de ma vie. »
Son visage était aussi tendre et doux que celui d'un ange, boucles d'oreilles de perle fine en plus. Sa voix calme et posée sonnait comme une symphonie de grelots.
On a beau dire que personne n'est parfait, certains s'en approchent beaucoup, me dis je.
« J'ai un petit cadeau de bienvenue pour vous », continua Victoire. Elle plongea dans un grand panier posé à même le sol et en sorti deux colliers de fleurs comme on en donne à Tahiti. Je vis Bob ouvrir de grands yeux ahuris et je me retins de sourire.
Victoire avait passé le premier collier autour de mon cou et s'apprêtait à faire de même pour Bob lorsqu'il s'écria « Oh j'aperçois Mickaël et André, je vous laisse, à tout à l'heure ma chérie ». Victoire n'eut pas le temps de lui donner son collier, il s'était déjà envolé.
Dommage, j'aurais bien aimé le voir avec ça autour du cou, pensais je en riant.


« Comment vous êtes-vous connus Simon et ... toi ? » me demanda Victoire avec une légère hésitation. « Nous pouvons nous tutoyer si tu es d'accord ? »
« Oui oui bien sûr » lui répondis je tout en réfléchissant.
«Si elle me pose la question c'est qu'elle ne sait pas que Simon et moi avions prévu de nous marier .. que lui dire ?
Je réfléchissais aussi vite que possible pour trouver une réponse suffisamment évasive pour ne pas lui parler de cet épisode de ma vie.
« Nous sommes amis depuis longtemps » dis-je avec un sourire légèrement forcé. Je croisais les doigts derrière mon dos pour qu'elle ne pose pas de question plus précise. Je déteste mentir et, modification d'habitudes ou pas, je ne changerai pas ce trait de caractère.


A ce moment-là, une rose entre les dents, Simon arriva et tendit la main à Victoire pour l'inviter à danser. Il me lança un « Bonjour Eli » chaleureux et posa un baiser sur la joue de sa fiancée. Victoire me fit un sourire complice et s'accrocha au bras de Simon avec une fierté évidente.
J'étais sauvée, pas d'explication à donner, pas de risque de faux pas.
Je les regardai entrer par une grande porte-fenêtre garnie de roses blanches. La musique d'un slow romantique ajouta à la magie de l'endroit. J'avais l'impression d'être dans un conte de fées.


Je décidai de visiter la maison.
Ca me donnera des idées de décoration, me dis-je en empruntant le petit chemin bordé de rosiers qui menait à une porte de bois sculpté sur laquelle un écriteau « vestiaires » était cloué.
« Non, nous ne pouvons pas en parler à notre fille ce soir, il n'en est pas question ! » Une voix masculine grondait derrière le portique sur lequel je venais de déposer mon foulard. Je n'avais pas envie d'écouter mais je n'osais plus bouger de peur de déranger une conversation qui semblait importante.
« Mais Georges, elle doit savoir, ça risque de changer toute sa vie » La femme qui répondait à ce Georges avait une voix fluette qui laissait transpirer toute son anxiété.
« Pas ce soir, c'est mon dernier mot. Nous lui dirons demain. » Le ton était coupant et sans appel.
J'entendis ce que je pris pour un sanglot. « Comme tu veux. Allons rejoindre les invités ».
Le froufroutement des vêtements frôlés et les pas qui s'éloignaient me signalèrent que les inconnus avaient quitté le vestiaire.
«Ouf, soupirai-je, je peux enfin quitter cet endroit. Je me demande quel est ce secret mystérieux du non moins mystérieux Georges .
Persuadée que je n'en saurai jamais rien, je repris le fil de mes idées et partis à la découverte de la bâtisse de rêve.


Tout n'était qu'élégance, harmonie et douceur. Des fleurs aux teintes les plus raffinées et aux parfums envoûtants, des bougies, les couleurs chaudes des boiseries parfaitement accordées aux teintes des murs, le parquet cérusé qui craquait sous les pieds, je découvrais un univers sublime. Je m'imaginais bien vivre dans un endroit aussi idyllique, je voyais déjà la maison décorée pour Noël, un immense sapin dans le hall et le feu crépitant dans la bibliothèque dont j'avais découvert la porte cachée derrière l'escalier principal.
J'avais dû faire preuve d'une volonté hors norme pour ne pas y entrer. La pièce était celle dont j'avais rêvé depuis toute petite. Tous les murs étaient couverts de livres. Au centre, posé sur un épais tapis, un rocking chair attendait le prochain lecteur. J'avais remarqué sur un guéridon une boîte de sablés bretons et une tasse de thé encore fumante.
Quelqu'un était ici il y a peu, avais je pensé. Après un dernier coup d'oeil à l'immense cheminée, j'avais refermé la porte avec le coeur battant.
Ma pièce idéale existe donc bel et bien. C'est incroyable ! Je baissai les paupières et me concentrai Si un génie trouve dans le coin, qu'il exauce mon voeu de revenir dans cette bibliothèque.


« Pardon, pardon Madame »
Je me sentis poussée sur le côté et je rouvris les yeux. Un groupe de petites filles habillées comme dans les histoires de la contesse de Ségur me bousculait pour entrer dans le salon de réception. Je les suivis, bien décidée à m'amuser.


Harry Potter aurait été jaloux en découvrant la pièce immense tapissée de tissus dorés sur lesquels brillaient des pierreries multicolores. Pas de chandelles flottant au plafond mais de gigantesques lustres de cristal aux volutes représentant des hérons en plein vol. Des buffets à étages disséminés aux quatre coins, des seaux à champagne à côté desquels se tenaient tels des statues des serveurs en costume beige, des poufs rouges brodés de perles autour de fontaines de chocolat formant des coins cosys où se reposer après quelques pas de danse et d'étroites fenêtres très hautes aux vitraux multicolores représentant des scènes de bal d'un temps lointain.


Madame , s'il vous plait ...
Oh ! Excusez moi. Une dame âgée et rondouillarde attifée d'une robe rose au décolleté pigeonnant comme on devait en voir à la cour de Louis XIV me poussait pour entrer. Je fis quelques pas dans le sillage de son parfum capiteux et atteins la piste de danse entourée de guirlandes de boules de cristal tombant du plafond jusqu'au sol.


Que c'est beau !!! Je ne savais plus où regarder tant j'étais émerveillée.
Goaaaaaaaaaaaallllllllll !!!! Un choeur de cris masculins s'éleva et je tournai la tête . Bob et son équipe suivaient un match de foot sur un petit écran et en avaient oublié la soirée de fiançailles.
Ce n'est pas plus mal, pensai je en riant, au moins il en gardera de bons souvenirs et ne boudera pas sur le trajet du retour. Bob n'était pas d'un caractère sombre mais bouder, ça il savait. Il faisait alors une mine tellement renfrognée qu'on aurait dit que ses lèvres allaient toucher son nez. Le schtroumpf grognon à côté de lui était plus heureux que le nain Joyeux de Blanche Neige.


Première étape de ma nouvelle vie hors de la routine : boire un verre de champagne !
J'élaborais mentalement mon plan d'action. D'habitude calme et réservée lors des soirées et réceptions, je décidai d'oublier la foule qui m'entourait et de faire ce dont j'avais envie.
« Yes ! » dis je tout haut. Le serveur qui tenait précautionneusement la bouteille de champagne sursauta et en renversa un peu sur ma main. Je ris et tapotai le champagne derrière mes oreilles . « Merci, ça porte bonheur », lui dis-je alors qu'il était rouge de confusion.
Il me remercia d'un signe de tête et continua son service.
Comme la vie peut être simple quand on prend tout du bon côté, me dis-je. Le champagne devait déjà faire son effet relaxant, j'avais envie de danser.


Probablement aidée par les bulles d'alcool, je décidai d'y aller à fond dans mon but de secouer les habitudes et je me donnai le défi de m'amuser et de me sentir libre.
Sur le parquet de danse, je me déchaînai comme je ne l'avaix jamais fait et Bob, qui passait près de la piste pour aller vers le buffet de crustacés, ne savait plus où se mettre. Je le vis se terrer derrière une colonne, évitant de me regarder, comme s'il ne me connaissait pas.
J'y fis pas attention et fermai les yeux pour me laisser pénétrer par la musique.
Quand je les rouvris, je vis que la piste de danse s'était vidée autour de moi. Les spectateurs m'observaient bouche bée. Je pris alors conscience que mon style était loin d'être harmonieux et ressemblait plus au mouvement d'un jardinier bêchant en rythme dans de la terre très compacte et je m'arrêtai net.
J'aperçus Simon esquisser un pas pour venir à mon secours. Bob aussi l'avait vu. Il se précipita, passa devant le fiancé ébahi par ma prestation et vint me chercher en me prenant par la main. Je vis qu'il sourit d'un air mauvais à Simon lorsqu'il passa à ses côtés.
Bob le pacifique avait quelques verres de champagne dans le nez et ça risquait de provoque un orage s'il voyait l'ancien homme de ma vie à moins de 10 mètres de moi.


« Eli , mais qu'est ce que tu fais ? »
Bob me regardait avec étonnement, il ne m'avais jamais vue me mettre au centre de l'attention de cette manière. « Tout va bien mon coeur, je profite de la vie ».
« Profites en sans danser ma chérie » dit il avec un clin d'oeil.
Je l'embrassai et le suivis vers le buffet.
Alors que je choisissais avec attention des petits fours très élaborés et des légumes sculptés, une voix attira mon attention. « Je t'ai déjà dit non ».
Georges !, me dis-je. Je me retournai et regardai tout ceux qui m'entouraient. Impossible de voir qui avait parlé.
Comment savoir qui est cet homme ? Ma curiosité et mon instinct me soufflaient qu'un mystère devait être résolu ce soir.


Bob interrompit mon enquête pour me signaler qu'il retournait près de ses amis footballeurs. Au même moment, Simon prit le micro et annonça officiellement la date du mariage. Il fit un signe au DJ derrière ses platines et une valse endiablée résonna dans la salle. Les amoureux se mirent à virevolter au milieu des autres convives
Je m'installai sur un haut tabouret un peu à l'écart et je regardai Simon. Bob ne pouvait me voir, ce qui était plus prudent. Je ne sais quelles équipes jouaient au football mais le nombre de buts marqués m'assuraient la tranquilité.


Une fois la valse arrêtée, la piste de danse se vida des couples qui avaient tournoyé dans une belle harmonie. Victoire s'avança au centre du parquet marqueté et tendit la main. Aussitôt Simon couru la rejoindre, la prit dans ses bras et fit un signe à l'orchestre qui se trouvait sur la mezzanine et que je n'avais pas encore remarquée.
Wouaw ! Je ne pus retenir l'exclamation de surprise et d'admiration en voyant les amoureux entamer une salsa endiablée. Simon avait un déhanché à faire pâlir de jalousie ....
Victoire quant à elle était d'une sensualité à réchauffer tous les glaçons des seaux à champagne. Je voyais quelques spectateurs s'éponger le front, sans doute plus à cause d'un regain de phéromones que de la chaleur.
Mes yeux revinrent à Simon qui avait ôté sa veste et l'avait lancée le long de la piste avant de faire tournoyer Victoire de plus belle.
Ce n'est pas Bob qui ferait ça, riais je intérieurement. J'essayai d'imaginer mon mari à la place de Simon ... non, impossible ! Bob c'est plutôt la country, les bottes de cow boys et les chorégraphies viriles. Comme la vie est drôle. J'ai aimé un homme aussi souple qu'une liane et qui a le rythme latino dans le sang puis je me suis mariée avec le roi du quadrille à la lucky Luke.
Aurais je été plus heureuse avec Simon ?
Je secouai la tête. Non, pas de retour en arrière, ma vie est ici et je veux en profiter !


Un bruit de micro se fit entendre alors que les dernières mesures de salsa emmenaient Simon et Victoire dans un corps à corps de plus en plus chaud. Il était temps qu'on les sépare sinon il faudrait faire sortir les enfants.
« Un, deux ... »
L'éternel test de fonctionnement du micro ... la haute société n'y échappe pas me dis je en souriant.
Un homme d'une soixantaine d'années, au costume noir mettant en valeur ses épaules carrées, ses hanches minces et sa stature imposante, se dirigeait vers les danseurs aux joues rosies par l'effort. Ou le désir. Ou les deux.
« Cher Simon ... »
Je sursautai ... cette voix ... c'est celle que j'ai entendue dans le vestiaire !
Je quittai mon siège et me dirigeai vers la piste, me glissant entre les robes de couturier et les costumes prince de Galles.
« Cher Simon je suis heureux de te féliciter pour tes fiançailles avec Victoire. Vous formez un couple magnifique et je vous souhaite beaucoup de bonheur ensemble. Pour fêter dignement cet événement , je te d... »
« Un instant s'il vous plaît, Georges »


Victoire s'était emparée du micro et, tout en remettant délicatement une mèche de cheveux derrière son oreille, appela :
« Papa, Maman, je vous en prie, venez nous rejoindre ».
Un homme chauve au teint pâle et aux grosses lunettes ne laissant aucun doute sur la gravité de sa myopie se détacha du groupe des spectateurs. Je m'attendais à ce que son épouse le suive mais c'est de l'autre côté de la piste que surgit une petite dame très mince au visage pincé, vêtue d'une longue robe vert pâle et couverte de bijoux clinquants. Ses boucles d'oreille me captivèrent, elles ressemblaient aux lustres et semblaient mille fois trop lourde pour ses minuscules oreilles.
L'air gêné, elle baissait la tête en marchant à petits pas. Arrivée près de Victoire, elle resta loin de son mari et ne fit aucun geste envers lui.
« Nous voilà tous réunis ... » La voix de Georges, puissante, n'avait pas besoin du micro que Victoire avait gardé.
« Nous sommes tous ici pour fêter les fiançailles de mon neveu Simon avec Victoire, que je suis enchanté d'accueillir dans notre famille. Chers enfants, pour marquer cette soirée d'une pierre blanche, je tiens à vous offrir la propriété qui se trouve sur la plage de Dinard, non loin du casino. Elle a été restaurée et aménagée pour que vous puissiez vous y installer aussi souvent que vous le souhaiterez. Quelques domestiques et une femme de chambre habitent non loin et sont à votre disposition. »


J'avais l'impression d'être dans une autre dimension, j'en aurais presque oublié la conversation entre Georges et la femme inconnue. Le générique d' »Amour Gloire et Beauté » me vint à l'esprit et je sus qu'il y resterait pour les heures à venir.
Victoire tendit alors le micro à son père qui le refusa, sans un sourire, sans aucun signe d'une émotion quelconque d'ailleurs. La mère de la fiancée prit la parole. Il s'agissait plutôt d'un souffle que d'un langage, le micro allait être bien utile cette fois.
« Ma chérie »
La voix tremblait mais je la reconnus sans peine... C'était donc elle qui se disputait avec Geroges tout à l'heure. Que cachaient donc ces deux-là ? Je n'arrivais plus à me souvenir de la conversation surprise dans le vestiaire.
« Je suis fière de toi et je te sou ... nous te souhaitons de vivre heureuse avec Simon »
Je remercie l'oncle de Simon pour son cadeau et je vous offre à mon tour, au nom de ton père et de moi-même, un voyage aux îles Fidji, où vous pourrez consolider votre amour »


J'avais envie de prendre le micro et de faire une annonce : « si quelqu'un veut consolider mon mariage avec Bob, qu'il le dise sans tarder, j'accepterai toutes les propositions ». Mais malgré ma décision de m'amuser sans limite, j'estimai que c'était une mauvaise idée et j'attendis la suite.  


Installée sur une lunette de WC noire chauffante, je frottais mes yeux brûlants. Si j'avais su j'aurais pris mes lunettes de soleil, grommelais je en réalisant que j'étais en train de ruiner mon maquillage. Mes yeux n'avaient pas supporté le choc lorsque j'avais poussé la porte des toilettes qu'un serveur m'avait indiquée en parlant de « lieu d'aisance ». La pièce dissimulée aux regards par un lourd rideau d'organza avait eu le même effet sur mes pupilles que l'éclipse solaire que j'avais regardée sans lunettes de protection l'été dernier et qui m'avait laissé en souvenir une grosse boule jaune dans mon champ de vision pendant des jours. Ce qui avait beaucoup plu à Bob qui avait adoré me voir poser mon verre dans l'assiette, chercher à tâtons le sel et me cogner à tous les meubles. Il avait même invité ses copains de foot pour une grande spaghetti party afin qu'ils profitent du spectacle. Je l'ai maudit et lui ai promis de faire venir toutes mes amies à la maison lorsqu'il aura un petit rhume et agonisera sur le divan en écrivant son testament. 


Un vrombissement dans mon sac me fit sursauter. « Mince, ma mère ! ». « Allo ? » « Alors ma chérie, comment cela se passe-t-il ? As tu vu des membres de la famille royale ? » Je sentis ma mère au summum de l'excitation. J'eus l'impression qu'elle avait dû se retenir tellement longtemps de m'appeler qu'elle en tremblait. « Maman, ce sont les fiançailles de Victoire et Simon, pas de Harry et de Meghan Markle ! » « Tu veux dire qu'il n'y a aucune personnalité ? » Je la sentis déçue et, les bulles de champagne aidant, je fus traversée par une bouffée de compassion et décidai de lui faire plaisir. « Il y a des membres de la haute société (c'est assez vague comme expression, elle pourra imaginer tout ce qu'elle veut). Les femmes portent des tenues extraordinaires, je te raconterai » « Ouiiii (un bruit de casserole accompagna son cri de joie, elle avait dû faire tomber quelque chose). Prends des photos ! » Je fus sur le point de lui dire que ça ne se fait pas de photographier quand on est invité mais j'avais juste envie de raccrocher et de rectifier mon maquillage alors je choisis l'option la plus rapide. « Allo Maman ? Je ne t'entends plus . Maman ? (je l'entendais me répondre en hurlant ) Oh non ! Il doit y avoir une coupure de réseau . Mamaaan ? » Je raccrochai. Je me ferai pardonner en lui rapportant quelques petits fours que je mettrai dans les poches de Bob, me dis je. 


 Le clac de la porte précèda de quelques secondes des bruits de voix. « Maman, s'il te plaît, laisse moi tranquille, je reste comme je suis ! » Un long soupir puis la voix geignarde la mère de Victoire : « Tu ne ressembles à rien ma pauvre fille, comment est-ce Dieu possible ... » Sa fille ? Victoire avait donc une soeur ? C'est étrange, Simon n'en avait pas parlé lorsqu'il nous avait invités Bob et moi à ses fiançailles. Il n'avait mentionné que les parents de sa fiancée et son oncle, ainsi que quelques cousins et cousines. Je décidai de me faire discrète et restai assise sans bouger sur la lunette qui cuisait peu à peu le dessous de mes cuisses. « Tu ne vas tout de même pas t'exhiber devant les invités de cette manière ? Regarde toi, Victoire aura honte. » Waouw, ça c'est de l'amour filial, pensais je en ressentant de la compassion pour la fille de cette femme sans coeur. « Laisse tomber Maman ! » La soeur de Victoire avait une voix grave et basse, les gênes s'étaient répartis inégalement dans la famille. « J'abandonne, Clothilde-Georgine, fais comme bon te semble » Alors que la mère de Victoire poussait son 10ème soupir, je répétais en boucle « Clothilde-Georgine, Clothilde-Georgine ... ce n'est pas possible d'avoir affublé sa fille de ce prénom ! D'ailleurs ce n'est plus un prénom à ce stade, c'est une malédiction » 


Des bruits de pas s'éloignant et la porte se refermant, je me décidai à sortir de mon cagibi. « Oh bonjour, je ne savais pas qu'il y avait quelqu'un » Clothilde-Georgine me souriait dans le miroir. « Bonjour, je suis Eli, une amie de Simon. » « Appelez moi Jo »(je comprends, me dis je , quelle bonne idée de choisir un surnom. Moi-même je n'ai pas hésité, au grand dam de ma mère qui avait choisi mon prénom so royally british) Jo était aussi grande que Bob, des épaules beaucoup plus carrées et une taille mince, une morphologie originale qui me rappelait vaguement quelqu'un. Je lui souris et lui tendis la main. « Je suis la soeur de Victoire, mais vous avez dû le comprendre vu que vous nous avez entendues ». Confuse, je répondis « je n'ai pas écouté, ne vous tracassez pas » Jo éclata de rire « c'était impossible de ne pas entendre, ma mère m'avait énervée, je parlais très fort. Les parents, c'est quelque chose ! » Elle me parut très sympathique et nous discutâmes de tout et de rien pendant un bon quart d'heure pendant que je me remaquillais, avant de rejoindre la salle de bal en se promettant de partager un verre durant la soirée. 


 « Venez, c'est le moment des farandoles !! » Deux dames vêtues de robes si moulantes qu'on aurait dit des saucissons ficelés, m'attrapèrent chacune par un bras alors que j'émergeais du rideau d'organza qui cachait la porte des lieux d'aisance. « Heu .. . j'ai oublié quelque chose, je vous rejoins » Les saucissons jaune paille et vert d'eau me lâchèrent pour courir vers la grande salle. Des farandoles ? On fait ça dans la haute société ? J'étais surprise et,surtout, je n'avais aucune envie d'y participer. La dernière farandole dans laquelle je m'était trouvée datait de mon adolescence. Il y avait derrière moi un garçon avide d'anatomie qui posait ses mains un peu partout en respirant très fort. Je n'avais pas apprécié et je m'étais promis de ne jamais retenter l'expérience. Je doutais qu'il y eut un tel obsédé parmi les invités de Victoire et Simon mais le souvenir était trop présent pour que je puisse me détendre en gesticulant en file indienne sur une musique de carnaval. 


 Je me dirigeai spontanément vers la bibliothèque et, cette fois, décidai de la visiter. Après avoir jeté un coup d'oeil dans le couloir pour être certaine que personne ne m'avait remarquée, j'entrai dans cette pièce magique et refermai doucement la porte. Sur le guéridon, la tasse de thé était vide et la boîte de biscuits avait disparu. Par contre s'y trouvaient à présent un stylo et un petit carnet à la couverture de cuir rouge et or. J'avais envie ... Non, tu ne peux pas faire ça ! J'essayais de toute mes forces de résister mais la tentation fut la plus forte et je pris le calepin et le caressai du bout des doigts. Je décidai de m'asseoir sur le rocking chair pour m'imprégner du calme de l'endroit et de l'odeur enivrante des livres. Aie ! Mes cuisses avaient bel et bien brûlé suite à ma longue station sur la lunette de wc. Je baissai légèrement mes porte jarretelles et m'installai confortablement. Dans ma main le carnet me suppliait de l'ouvrir. Je ne pouvais raisonnablement lui refuser ce plaisir et je tournai une page au hasard. 


 "31 décembre 23h50. Dans 7 mois. Plus de retour en arrière possible. G, pour toujours." Qu'est ce que ça pouvait bien vouloir dire ? L'écriture féminine était vive et ne suivait pas les lignes du papier, comme si le besoin de s'épancher avait été plus fort que toutes les conventions.Ma curiosité grimpait en flèche et je continuai la lecture. "14 février. Un collier de rubis. Mon coeur est ailleurs." La femme qui avait écrit ce journal intime n'était pas prolixe. Le mystère s'épaississait et mon imagination essayait de broder une histoire autour des quelques mots. "9 mars. G et moi. Saint-Malo. Sa tête sur mon ventre rond. " Je sentais un grand amour, mais aussi un lourd secret. J'entendis du bruit non loin de la porte de la bibliothèque et je lus rapidement une autre page tout en me relevant. "2 avril. Comment choisir ?" Une voix d'homme m'avertit que je n'allais bientôt plus être seule. Je déposai le carnet sur le guéridon. Puis le repris et le glissai dans mon sac. Je le rapporterai plus tard, me dis je en luttant contre un sentiment de honte. Le secret était trop captivant et je me rappelais ma décision de n'en faire qu'à ma tête. 


« Madame ? » Georges, l'oncle de Simon, se tenait dans l'encadrement de la porte avec un regard interrogatif. « J'avais un léger mal de tête, j'ai trouvé cet endroit si paisible pour me reposer quelques instants. » Georges sourit. « J'espère que vous vous sentez mieux. Voulez-vous que j'aille vous chercher quelque chose à boire ou un médicament ? » « Non merci, c'est très gentil. (C'est un homme vraiment charmant, pensai-je en observant les petites rides autour de ses yeux qui témoignaient de sa joie de vivre ). Je vais rejoindre mon mari » « Bien. Si vous avez besoin de quoique ce soit, surtout, n'hésitez pas à le demander » « Encore merci » répondis je en quittant la bibliothèque. 


 Dans la salle, l'ambiance n'était plus à la farandole mais au tango argentin et je décidai d'aller voir si Bob ne s'ennuyait pas. Je le trouvai face à la soeur de Victoire qui se présentait tout en lui tendant la main. Mon mari dévisageait Jo et semblait déstabilisé. Malgré sa robe bleu nuit dont les sequins soulignaient sa poitrine imposante, elle avait l'air plus virile que les joueurs du club de foot. Il baragouina un « bonsoir Jo » qui recelait toute sa perplexité de mâle devant celle qui aurait été une rivale potentielle si elle avait été un homme. M'apercevant à ses côtés, il me jeta un regard en coin qui lançait un SOS. Je le délivrai de cette confrontation perturbante en désignant à Jo une fontaine de chocolat. « Et si nous nous faisions plaisir avec une coupe de chocolat chaud ? »


Jo sirotait son chocolat chaud en regardant sa soeur se cambrer dans les bras d'un Simon hidalgo, une rose entre les dents.

J'osai la réflexion qui me brûlait les lèvres.
« Victoire et vous êtes très différentes »
Jo éclata d'un rire qui tenait plus de l'aboiement d'un Saint Bernard adulte que d'une clochette cristalline. Malgré moi, je ris avec elle tant c'était contagieux.
« C'est le moins qu'on puisse dire ! dit Jo, hilare au point d'étouffer. Je me demande ce qui a pu se passer dans les lois de l'hérédité. Vous avez vu mes parents ? Ma mère, petite et maigrichonne et mon père, la peau tellement blanche qu'il reflète le soleil et chauve comme un oeuf. De qui est-ce que je peux bien tenir ? »
Je fronçai les sourcils, à nouveau j'eus cette sensation de voir en Jo quelqu'un que je connaissais, mais je n'arrivais pas à mettre le doigt dessus.
Autant Victoire était raffinée, douce et féminine, autant Jo était imposante, spontanée et démonstrative. Mon regard passait de la tendre Victoire au corps mince et longiligne, aux cheveux fins et dorés, à sa soeur musclée et, oui, virile malgré sa poitrine généreuse et ses longs et épais cheveux noirs de jais.


« Ah Clothilde-Georgine, tu es là. Veux tu bien venir m'aider à porter le gâteau sur la terrasse ? »
Sa mère lui prit d'autorité la coupe de chocolat chaud et la posa sur la table. Elle me fit un petit signe de tête poli sans que son visage ne montre la moindre expression et emboîta le pas à Jo qui s'était levée sans rechigner.
Je me sentais sur le point de mettre en place les pièces d'un puzzle sans trop savoir pourquoi .


« Mesdames et Messieurs, je vous prie de rejoindre la terrasse »
La voix de Georges, chaude et puissante, avait résonné dans les hauts parleurs discrètement répartis dans la salle et les invités obéirent rapidement, certainement poussés par l'impatience de découvrir ce qui les attendait.
Je rejoignis Bob et nous suivîmes la foule en nous tenant amoureusement la main. Mon mari semblait nettement plus détendu que lors de notre arrivée et j'aimais ça. Je retrouvais le jeune homme qui voulait me séduire en me faisant les yeux doux et en en m'embrassant dans le cou quand je ne m'y attendais pas. Je remerciai mentalement Victoire et Simon de nous avoir invités et me collai contre Bob qui passa son bras autour de mon épaule.
« Dis, qui est cette Jo ? On dirait un traversti »
« Mais enfin Bob !! »
« Avoue qu'elle est aussi féminine qu'Arnold Schwartzenegger »
Je souris, Bob était resté un grand fan de Terminator et arrivait toujours à le placer dans nos conversations.
« Tu exagères » Bob leva un sourcil dubitatif. « Oui, bon, c'est vrai qu'elle n'est pas très féminine. Mais elle est très sympathique, je l'aime beaucoup »


Waouwwwwwwwww
Une clameur s'éleva du groupe des premiers invités ayant atteint la terrasse.
Je compris vite pourquoi. L'endroit était magnifique, magique. Les tables hautes disséminées sur les dalles noires étaient couvertes de nappes rouge sur lesquelles de gros bouquets de cytise rivalisaient de rayonnement avec des bougies de toutes tailles. Des arbres trônaient un peu partout dans de gros pots de grès et étaient parsemés de lanternes chinoises. Des étoiles argentées pendaient par milliers , attachées par des fils invisibles. Un énorme feu de bois crépitait dans une vasque en cuivre sculptée, représentant un carrosse tiré par des chevaux et un château des mille et une nuits. Un violoniste en queue de pie jouait un air tzigane très sensuel. Je me sentis en vacances très loin de ma région, dans un pays de rêve. C'était paradisiaque.
Debout, Bob dans mon dos, ses mains sur mes hanches, je m'extasiais et me laissais porter par la musique et l'ambiance. Tout n'était qu'harmonie, douceur et féerie.


Je ne sus pas ce qui déclencha exactement le tsunami qui commença à ce moment précis.
Il m'a semblé qu'un serveur avait été poussé par la dame saucissonnée en jaune qui avait trébuché en voulant attraper le bras de Simon en criant « farandoooooleeeee »
Le serveur déstabilisé s'est rattrapé spontanément au revers du costume de Georges qui était juste derrière Bob.
Georges a reculé, a cogné Bob qui m'a projetée vers l'avant.
J'ai lâché mon sac, le carnet rouge en est sorti .
La mère de Victoire, le voyant par terre, s'est précipitée pour le ramasser.
J'ai alors compris que c'était elle qui avait écrit les mots d'amour .
Voyant Georges et Jo se précipiter pour l'aider à se relever, tout est devenu clair. La conversation dans les vestiaires, le carnet, G, Jo et son physique.
Je m'écriai « C'est donc ça ! »
La mère de Victoire sursauta, suivit mon regard qui passait de l'un à l'autre et sut que j'avais compris. Jo n'était que la demi soeur de Victoire, Georges était son vrai père.


Le père de Victoire déboula alors avec son air tout aussi placide qu'au début de la fête et sa femme fondit en larmes. Tout le monde était surpris et avait arrêté de parler. Jamais cette femme si coincée n'avait montré tant d'émotion, c'était stupéfiant.
Victoire, arrivée avec Simon, la prit dans ses bras et lui demanda ce qui se passait.
Elle avoua alors entre deux hoquets que Jo était la fille de Georges, que Georges était son grand amour et qu'elle n'avait pas voulu faire de mal à qui que ce soit.
Simon fixait Georges, éberlué.
Victoire gardait la bouche ouverte d'étonnement alors que Georges prenait délicatement la main de son amante.
Je me tournai vers le père de Victoire qui, au fond, était la plus grande victime de ce vaudeville festif.
J'eus du mal à la reconnaître, il avait les joues rosies et le regard pétillant. Il souriait. Oui, il souriait !!
« Tout est bien », dit il d'une voix assurée. Et il tendit la main vers la reine de la farandole dans sa robe jaune, qui se jeta dans ses bras.


Je ne sais qui était le plus surpris dans cette assemblée. C'était comme si on redistribuait les rôles d'une pièce de théâtre. Jo avait un nouveau père, sa mère un nouvel homme, son ex-père une nouvelle femme. Seuls les fiancés restaient dans leur destin de fiancés.


Un claquement fit sursauter tout ce beau monde et Jo éclata de rire alors que le feu d'artifice commençait.


« Si nous dansions ? »
Je me tournai vers Bob avec la ferme intention de le convaincre de m'accompagner dans un slow romantique à souhait durant lequel je lui glisserai à l'oreille que j'étrennais des porte-jarretelles.
Mais il n'y avait plus personne à mes côtés.
Son verre à moitié vide était posé sur le petit muret à côté duquel nous nous étions postés pour admirer le feu d'artifice. Les fusées montaient toujours dans le ciel au son de « I will always love you » et les gerbes de couleurs formaient de grands parapluies scintillant dans le ciel parsemé d'étoiles.
« Bob ? »
« Booob !!! »
Je scrutai l'obscurité en tournant sur moi-même. Aucune trace de mon mari.
« Il doit être retourné près de ses copains du foot. »


L'équipe était rentrée dans la salle, plus intéressée par un match rediffusé sur une chaîne étrangère que par le ciel illuminé. Je les rejoignis avec l'intention de leur arracher mon époux sans ménagement.
Mais parmi eux, pas de Bob. Aux toilettes peut-être ? Je fis le tour du bâtiment en regardant dans chaque pièce, sans succès.
Ce n'était pas possible qu'il ait disparu ...
Sa voiture était toujours dans le parking. Je ne voyais la raison qui aurait pu le motiver à la prendre pour s'en aller, mais mes souvenirs des séries policières me glissaient à l'esprit qu'on l'y avait peut-être obligé.


Secouant la tête pour chasser ces bêtises, je me dirigeais vers Simon pour lui demander de l'aide lorsqu'une large main puissante m'attrapa au vol à l'entrée de la terrasse.
« Ehhh mais lâch... Oh c'est vous ! »
Jo tenait fermement mon bras. J'entrevis l'éventualité que ses doigts impriment leurs empreintes sur ma peau et que j'en garde des bleus un bon bout de temps tant ils serraient fort.
« Il faut que tu fasses vite. »
Jo parlait tout bas, je dus me rapprocher pour entendre. Autour de nous les invités poussaient des « aahhh » et des « ooooh » ponctuant l'ouverture des ombrelles pyrotechniques.
« Que je fasse vite ? »
« Laisse-moi parler. Bob m'a glissé un mot avant de courir vers les serres. Regarde. »
Jo déplia un petit papier chiffonné sur lequel je reconnus l'écriture de mon mari .
« Minuit. Plage. Préviens Eli »
Que se passait-il ?
Je sentais poindre en moi une tension désagréable. Bob n'était pas du genre à avoir des ennuis. Ni des ennemis. Et il était particulièrement nul pour me faire des surprises ou me cacher quelque chose.
Tout cela ne lui ressemblait pas ...
Je regardai Jo dans l'espoir de recevoir du réconfort.
Mais elle hocha la tête gravement.
« Le mieux est que tu suives sa trace, il était très sérieux. De mon côté je ferai le tour des invités pour savoir si quelqu'un d'autre a disparu puis je te rejoindrai. »
Je donnai à Jo mon numéro de gsm et appelai celui de Bob.
Je tombai directement sur la messagerie.
La peur trouvait un chemin dans mes veines.
Allez Eli, me sermonnai-je, tu es intelligente et ton flair ne t'a jamais manqué.


A quelques dizaines de mètres de la terrasse, j'apercevais les hautes silhouettes squelettiques des serres.
Sans perdre une seconde de plus, je m'élançai sur la pelouse.
Mes talons s'enfonçaient dans le sol tendre. Je me dis que le magnifique gazon anglais allait ressembler à un terrain attaqué par les vers de terre, mais peu importe, je devais aider l'homme de ma vie.
Essoufflée, j'atteignis la plus haute serre, celle qui contenait les plantations de roses. J'allais y entrer lorsque je vis un morceau de tissus accroché à un arbuste. C'était une partie de la chemise de Bob, il n'y avait aucune doute, le bouton était celui que j'avais recousu. J'étais si douée en couture que mon style était inimitable, personne n'aurait pu faire un tel carnage en recousant un simple bouton.


Derrière le buisson, je trouvai un étroit chemin de terre.
« J'aurais du prendre une lampe de poche ! » Je parlais tout haut pour me donner du courage
Le petit chemin sur lequel je manquai plus d'une fois de me tordre les pieds fit vite place à un vieil escalier de pierres qui descendait en zigzaguant jusqu'à une crique. Le vent de la mer sifflait à mes oreilles et je sentis l'odeur de l'iode supplanter celle des sous-bois.
Tout en bas, les étoiles et les feux d'artifice se reflétaient sur une mer mouvante. Je ne voyais personne. Où pouvait se trouver Bob ?
Un éclat luisant sur le coin d'une marche attira mon regard. Le couteau suisse de Bob !! Con objet le plus cher qui ne le quittait jamais !
Je ressentis à nouveau un serrement de coeur sous une vague d'angoisse.
Qu'avait t il pu lui arriver ? L'avait on obligé à venir ici ? Etait il en danger ?
J'hésitai une fraction de seconde entre continuer et rebrousser chemin pour aller chercher de l'aide.
Au moins Jo saurait assommer quelqu'un s'il le fallait, ou repousser des agresseurs. Mais je choisis d'aller vers l'avant. Le temps comptait.
La seule idée qui me vint alors fut d'enlever le porte jarretelles et de ramasser un gros caillou, pour m'en servir comme lance-pierre si nécessaire.


Il ne restait que quelques marches. Mon gsm sonna.
« Oui ? »J e chuchotais. Peut être quelqu'un m'écoutait il. Mon champ de vision était restreint, un agresseur pouvait se tenir quelqu'un non loin de moi, je ne le verrais pas.
« C'est Jo, je vais te rejoindre avec les amis de Bob et quelques invités, ne t'inquiète pas, sois prudente. »
« Ok, je suis presque sur la plage, faites vite. »


Un mouvement dans un massif de joncs me fit sursauter. J'avais envie de hurler « Booob » mais j'eus peur que son kidnappeur ne le menace d'une arme et que ça le pousse à commettre l'irrémédiable.
Les pires scénarios défilaient dans ma tête.
Je pris une longue et lente inspiration et je me concentrai en fermant les yeux.
Tout va bien, je vais retrouver Bob, je n'ai rien à craindre.
Mon estomac contracté me disait le contraire mais je m'obligeai à ne pas y prêter attention.


Encore trois marches.
Deux.
Je descendis de la dernière en croisant les doigts. Pourvu que tout se passe bien.
Le sable était encore tiède de la journée ensoleillée, j'ôtai mes chaussures et enfonçai mes pieds dans le tendre tapis.
Les yeux brûlants à force d'être écarquillés, je scrutai l'obscurité. Puis prenant mon courage à deux mains, je me dirigeai lentement vers le buisson de joncs.
Je décroisai les doigts pour armer mon lance pierre en dentelles.
« Aouch »
Je venais de marcher sur quelque chose . Une boîte. Un petit écrin noir.
Qu'est ce que c'est que ça ? Et si c'était une bombe ? Non arrête ma vieille, tu dérailles.
J'ouvris quand même très très doucement le petit réceptacle, doutant de trouver quoique ce soit. Qui laisserait traîner quelque chose de valeur ici ?Mais... c'est une bague !!!!
Je pris délicatement l'anneau d'or garni de trois brillants. Waouw on dirait des vrais !
Une vibration, un message.
«Tout va bien ? Fais attention à toi !»
Je mis la boîte dans mon sac et continuai d'avancer, porte-jarretelles prêt au lancer.


Le feu d'artifice était terminé, je n'entendais plus que le bruit des vagues et le vent qui frôlait la végétation. Quelle soirée ! Je soupirai. Bob, où es tu donc ?
Les joncs grattaient mes jambes, . J'étais au beau milieu de ces tiges rigides lorsque j'entendis sa voix
« Eli »
Je me retournai. Bob était debout devant la mer, seul.
« Bob ! Que se passe t il ? Pourquoi es tu parti ? ». Je tremblais, de soulagement et d'inquiétude.
Mon mari tendait la main vers moi. Je réalisai que je voyais ses gestes parce qu'une énorme lanterne était allumée à ses pieds.
Tout ça n'avait pas de sens. Bob n'avait pas l'air en danger. Je tendis la main sans plus penser que je tenais le porte jarretelles. Le caillou tomba sur mes orteils et je sautillai en mordant mes lèvres pour éviter de gémir. Bob pris mes doigts emmêlés de dentelles et regarda, surpris, son butin.


Puis il sourit et se mit à genoux.
« Mais enfin Bob, que fais tu ? »
« Eli, ma femme, mon trésor »
« Bob tu as bu ?»
Il posa un index sur sa bouche.
« Chutt »
Un regard tendre puis il reprit.
« Je sais que tu veux plus de fantaisie dans notre vie, que tu as besoin de changement, d'émotions, d'aventures. J'ai décidé de t'en offrir une ce soir et une plus grande encore pour bientôt. Il n'y a aucun danger, tout va bien. »
Bob ... J'étais émue, il me connaissait si bien ... il avait donc été attentif et avait remarqué mon envie de nouveauté ... Je ne réfléchis pas à son histoire de grande aventure, celle de ce soir était grandement suffisante pour l'instant.
Je regardai avec attendrissement cet homme qui m'épatait encore après toutes nos années communes.


« Eli, veux tu m'épouser à nouveau ? »
« Quoi ? »
Bob rit et répèta :
« Eli, veux tu m'épouser à nouveau ? »
En une minute je revis notre mariage éclair à Las Vegas lors de nos vacances, la fête chez nos parents qui regrettaient ne pas avoir participé à la cérémonie, ma robe dos nu rouge devant la statue d'Elvis et la bague achetée dans la boutique de l'hôtel.
La bague ! Je plongeai la main dans le sac et ouvris la petite boîte.
Bob prit l'anneau et le glissa sur mon annulaire.
Des larmes coulaient sur mes joues. D'émotion, de joie, d'amour .


Je m'agenouillai alors dans le sable et embrassai Bob comme je ne l'avais jamais fait
Un murmure interrompit mon baiser , j'entrouvris un oeil. Des dizaines de flambeaux avaient été allumés dans la petite crique, le violoniste entamait une air tendre et doux, et des tas de jambes nous encerclaient. Je levai la tête. Jo nous regardait en essuyant ses yeux, les copains du foot applaudissaient, Simon et Victoire enlacés souriaient, Georges étreignait la mère de Victoire à côté de son mari accroché à une robe jaune moulante. Ils étaient tous là !


« Je t'aime Bob »Mon mari, rayonnant, me serra fort dans ses bras. Je n'avais jamais été aussi heureuse.